J’ai entendu bien des gens élever contre Hégésippe Moreau les plus, graves accusations. La Gazette de France, le 15 juillet 1839, attaqua férocement le poète dans sa fosse. Quoique la gloire du Myosotis n’ait pas souffert de ces injures, j’ai tenu à les constater sans vouloir y répondre. Cependant cette tactique de la Gazette de France m’a indigné, et j’ai essayé de la comprendre sans y parvenir. Je n’ai même pas vu l’ombre d’une indignité dans toute la vie du poète. Au contraire, j’ai trouvé injuste le reproche de scepticisme et d’irréligion que presque tous ses biographes lui adressent ; et quand la lumière divine inonde une âme, la lumière morale l’éclaire. Or, Hégésippe Moreau était religieux et sincère dans sa foi : les croyances de principe sont les éléments nécessaires au génie. Dès son jeune âge, il mêla bien à sa religion un accent sceptique, mais il ne s’attaquait qu’aux nuances bizarres que le fanatisme, la superstition ou l’erreur ont imprimées aux axiomes de la Théodicée. Il n’y avait pas de philosophie qui lui fût indifférente. Un jour, il entra dans le temple des saint-simoniens de Ménilmontant, avec l’intention de se moquer de leurs doctrines, et il en sortit « attendri, touché, enchanté est presque convaincu. » On à vu quelquefois, dans Hégésippe Moreau, un insulteur du Christ. On a souvent cité les Noces de Cana, comme « l’audace effrénée d’un libre penseur » parce qu’il avait dit
Mais ici il n’y a qu’une véritable habileté des pinceau en quatre vers légers et spirituels, le poëte a flétri la simonie.
Dans Un quart d’heure de dévotion, Hégésippe Moreau a fait sa profession de foi lui-même ; elle est humble et touchante :
« On aurait tort de ne voir là, dit M. Auguste Nicolas dans ses Études sur le christianisme, qu’un thème de fantaisie ; c’est l’expression vivement sentie d’un cœur vrai dans la langue naturelle d’un grand poëte. » de m’estime heureux de voir un apologiste contemporain répondre à la Gazette de France. Mais d’où venaient donc ses colères ?
Moreau croyait à Dieu et à l’immortalité de l’âme. Un jour il disait à la sienne :
Moreau croyait à la charité, le grand précepte du Christ :
Moreau avait la foi de l’humanité il méprisait les doctrines des coteries ; aussi ses dogmes politiques sont-ils généreux comme son âme. Il croyait à l’avenir, à la philosophie du progrès. Il avait toutes les fièvres de la jeunesse, est tout le courage que donne l’intuition des grandes idées sociales. On a méconnu le caractère vrai et sérieux d’Hégésippe Moreau. On n’a rien vu d’individuel, de personnel dans ses principes. « Il est le reflet ardent et mélangé, le conflit des divers éclairs qui se croisaient alors dans l’atmosphère politique. » Cette opinion patronnée par M. Sainte-Beuve est gratuite, et madame Caroline Angebert l’a très-heureusement réfutée dans la Feuille de Provins, du 7 juillet 1851. « M. Sainte-Beuve, dit-elle, blâme Moreau ou tout au moins le plaint d’avoir été trop accessible à la politique. N’est-ce pas le plaindre ou le blâmer d’avoir été homme, homme de cœur et de sympathie ? Nous ne concevons pas quelle infirmité ou quel privilège en pourrait affranchir le poëte. Que pense M. Sainte-Beuve de ceux de ses contemporains qui ont traversé cette époque, de 1829 à 1838, où Moreau vécut de sa vie virile, sans s’apercevoir du grand mouvement qui s’opérait alors dans l’ordre social et intellectuel ? On en rencontre de ces hommes qui ne furent, un peu sérieusement, ni libéraux, ni royalistes, ni républicains, ni saint-simoniens, ni éclectiques ; ni romantiques ; mais cherchez aujourd’hui sous leurs cheveux blancs, vous trouverez le vide ou la glace. Si Moreau leur eût ressemblé, plus facile à guider et à protéger, il aurait pu être un jeune homme bien sage, fort assidu dans son emploi, traçant à ses moments perdus quelques petits vers anodins, et trouvant le moyen, sur ses 15 ou 1, 800 francs, de mettre chaque année quelque chose à la caisse d’épargne. Il ne se fut jamais permis le moindre couplet vif ou malicieux, la plus légère satire ; il n’eût pas eu de luttes, de misère ; il n’eût pas terminé ses jours dans un hôpital. Il vivoterait peut-être encore dans quelque imprimerie, à moins qu’il n’eût été fonctionnaire sous tous les régimes. » Mais M. Sainte-Beuve a osé dire que Moreau était « dépourvu de principes et de caractère. » Ici, on répond par des faits.
Aux premiers succès de Moreau, une personne de Provins, riche et influente, dévouée à l’un des grands partis qui se partageaient alors l’opinion, pensa que ce serait pour son drapeau une belle conquête que ce jeune talent, en même temps que pour elle une bonne œuvre à faire de l’y attirer. Dans ce but, elle s’offrit à réparer envers le poëte les torts de la fortune, s’il s’engageait, toutefois, à servir, désormais, ou tout au moins à respecter, ce qu’elle appelait la bonne cause. De quelque forme délicate que fût revêtue cette proposition, la dignité humaine chez Moreau ne s’y méprit pas. D’un geste il écarta jusqu’à la pensée que jamais il pût aliéner, pour un intérêt, sa conscience et sa liberté.
Plusieurs tentatives, du même genre eurent auprès de lui le même résultat.
Donc, comme l’a prouvé aussi très-éloquemment M. Laurent Pichat, dans son beau livre les Poëtes de combat, « en politique, Hégésippe Moreau avait accepté la tradition révolutionnaire, » et loin de l’avoir reniée, il est mort en la confessant.
Si Moreau eût manqué de foi politique, la France aujourd’hui n’aurait pas le Myosotis. Le caractère politique et littéraire de l’écrivain y sont tellement identifiés qu’on ne saurait désormais les séparer.
La littérature française du XIXe siècle a eu trois époques distinctes la formation, en 1818 ; le développement et le triomphe, en 1829 ; la dispersion et les individualités, de 1830 à 1835. C’est à cette dernière époque qu’appartiennent Alphonse Karr, Georges Sand, Alfred de Musset, Gustave Planche, Barbier et Moreau. Les débuts du poëte furent difficiles : ils devaient l’être. Cependant ils furent remarqués. Chateaubriand lui écrivait, après avoir lu sa pièce à Henri V « Vous avez été touché de la langue de feu, » c’est-à-dire qu’il avait été par Dieu consacré poète ! Henri de Latouche, qui venait de publier Fragoletta, son chef-d’œuvre, entra un jour chez Béranger, en lui disant « J’ai trouvé enfin un plus grand homme que vous ! » Cependant. Moreau n’avait alors jeté que quelques satires politiques encore inconnues. Ses plus jolies chansonnettes, dans lesquelles, il est si vrai, si original, ne vinrent que plus tard.
L’œuvre littéraire de Moreau a deux parties distinctes : ses Poésies et ses Contes.
A première vue les poésies de Moreau sont bien le reflet de son âme. Elles ont tout l’accent de son caractère fier et honnête. Elles ne trahissent pas un esprit chagrin ni maladif, comme on l’a dit quelquefois, mais une soif inextinguible de justice et d’humanité. On n’y rencontre pas de théories désastreuses ni subversives ; encore moins d’amertumes et de jalousies. Sincèrement pensé, sincèrement écrit, le Diogène d’Hégésippe Moreau a toute la maturité des œuvres qui vivent ; et nulle part on ne reconnaît les vingt ans du jeune homme. Partout, c’est un grand citoyen qui parle en grand poëte. Il faut dire aussi que l’œuvre de Moreau fut faite à l’abri des coteries et avec les seules convictions de son âme. Quand on la regarde de près, on y reconnaît une étude exquise et achevée du style. Hégésippe Moreau, un peu fiévreux dans l’inspiration, savait se retenir dans la composition, et il ne livrait jamais au public une pièce sans l’avoir retouchée plusieurs fois. Pour travailler, il lui fallait une sérénité d’âme qu’il n’avait pas toujours, et, en le lisant, on sait quand il était heureux, même dans les instants où la Vengeance lui soufflait ses alexandrins. Je n’ai jamais compris qu’on fit Moreau l’élève de Barthélemy ou de Béranger, parce que, comme Barthélemy, il a fait des satires, et comme Béranger, des chansons. Bien avant de les connaître, Hégésippe Moreau disait ce qu’il serait plus tard. A quatorze ans, il révélait, dans une pièce inédite transcrite ici comme un souvenir de jeunesse, la nature de son génie :
Malgré soi, il faut reconnaître dans ces vers un sentiment et une force qui révélaient un maître. On respire déjà le parfum sombre et délicat dont la Muse inonde les âmes qu’elle appelle à chanter. On sent que la poésie d’Hégésippe Moreau sera de la raison mélodieuse, comme veut son siècle. Il parlera philosophie, politique, religion, économie sociale avec les pentamètres de Pythagore, et on comprend déjà que c’est pour lui que Platon a dit « Il sera libre, parce qu’il est vertueux. »
Donc, à quatorze ans, Hégésippe Moreau avait écrit le prélude du Diogène, qui restera son œuvre la plus accentuée, la plus naturelle et la plus finie, parce que le poète y a mis son lyrisme et sa raison. Le Diogène fut composé dans une veine heureuse, avec des observations vives, des souvenirs remplis d’une amertume que tempéraient les soins de ceux qui lui étaient chers. Moreau commença son journal en juillet 1833 : le poëte et le soleil chantaient ! Interrompu à Provins, Diogène fut repris à Paris, et malgré le génie et la volonté de l’auteur, il ne put fournir qu’une courte carrière20. Les souscripteurs étaient très-irrégulièrement servis, et le 7 janvier 1834, Hégésippe Moreau écrivait à sa sœur « Dites-moi donc ce que je dois faire de mes abonnés de Proviens. S’ils s’adressaient à vous, par hasard, dites-leur que je suis malade ; vous ne mentirez qu’à moitié. »
Le succès du Diogène fut local, et l’éclat de ces beaux vers eut besoin des ombres d’un linceul pour attirer les regards des contemporains. Moreau cependant eût réussi à percer, s’il eût mendié la réclame ; mais il avait trop de dignité dans le caractère pour en venir là ; il poussait même l’insouciance et l’indifférence si loin, qu’on le volait sans qu’il s’en aperçût. Comme les vrais poëtes, il écrivait sur des feuilles volantes qui devenaient quelquefois le jouet des vents. Toutes les poésies postérieures au Diogène ont une origine capricieuse et accidentée et révèlent, dans leur inspiration intime, l’âme du poëte à ce moment-là. Il chantait quand quelque chose lui disait de chanter, mais sans plus s’occuper de ses chants.
Cependant Hégésippe Moreau eu tous les rêves de la jeunesse littéraire Il songea même un jour, chose étrange (et aucun de ses biographes ne l’a dit), à concourir pour le prix de poésie de l’Académie française. C’était en 1829, et on devait célébrer la découverte de l’imprimerie. Or, Hégésippe Moreau qui n’avait trouvé à Paris que les déceptions et la misère, jeta un coup d’œil de convoitise sur les médailles et les prix de l’Institut. Avec cette naïveté charmante et cette franchise qui lui défendit toujours de comprendre son époque, il adressa sa pièce au concours où quarante-trois autres l’attendaient. Le jour de « la Saint-Louis, » M. Raynouard, secrétaire perpétuel de l’Académie française, n’en parla pas. Je sais que l’accent du Diogène n’était pas tout à fait celui des Templiers, mais cependant M. Raynouard, mettant de côté toute passion politique et s’inspirant des idées libérales qui triomphèrent quelques mois plus tard, eût pu citer quelques vers d’Hégésippe Moreau, auprès de ceux de MM. Saintine, Bignan, Le Maire et Ernest Legouvé. Il eût pu signaler à l’Académie ce poëte de dix-neuf ans qui apportait avec une invention pénétrante, une vitalité de pensée, une puissance de sentiment, une philosophie de l’humanité étonnantes chez un débutant de cet âge. Mais Charles X qui, comme Victor Hugo, venait de célébrer de sa « bouche royale » les héros de Navarin, n’eût guère compris Hégésippe Moreau demandant la liberté de la presse. Aussi ses concurrents, se tenant sur les lisières du programme, furent-ils plus heureux. La pièce de M. Bignan, qui obtint l’accessit, sortait du moule qui en vit tant d’autres : une versification facile assura sa fortune. M. Ernest Legouvé, qui faisait revivre à vingt-deux ans à peine le nom qu’il porte, avait mis dans son œuvre les émotions de sa jeunesse et le respect des anciens maîtres. Dans la sincérité de son inspiration, il s’élève jusqu’à l’éloquence. Dans un parallèle des temps modernes, passés et contemporains, il disait :
Hégésippe Moreau avait aussi dit cela, mais ses alexandrins nerveux avaient effrayé l’Académie.
Il faut constater qu’il n’avait pas saisi son sujet sous toutes ses faces. Dans des vers didactiques, il eût dû chanter l’enfance et les progrès de l’imprimerie, et le poëte ne vit dans cette découvertes, avec les intuitions de sa jeune et libérale philosophie, que la Révolution et la Liberté du monde ! Il fut mis hors du concours. Or, de tous les concurrents qui restaient, M. Legouvé était celui qui avait apporté dans son poëme « le plus de sensibilité, de douceur, de charme et en même temps d’élévation dans la pensée. » Il fut couronné : c’était juste ! Moreau ne parla jamais à sa sœur de cet échec sur lequel il comptait sans doute ; il n’attaqua pas la sentence de ses juges ; il se borna, quelques jours après, à adresser son Épître sur l’Imprimerie à M. Firmin Didot, qui l’agréa.
Mais voici deux fortunes de bibliographe :
En 1834, M. Lachambeaudie, rédacteur en chef d’un petit journal appelé le Dahlia, vit arriver chez lui un enfant de quinze ans qui le pria d’insérer des vers. Il lut sa pièce d’une façon adorable, et M. Lachambeaudie l’imprima. L’année suivante, ce petit prodige obtint, dans les salons de Lyon, des succès prodigieux en la récitant ; et sans Berthaud, qui découvrit tout, la prescription eût bientôt atteint les droits d’Hégésippe Moreau, et on retrouva ainsi :
Un Quart d’heure de dévotion fut victime d’un plagiat plus audacieux encore. Le coupable était un étudiant de vingt-deux ans qui, en 1838, fit, sous son nom, publier ce poëme. C’était une brochure imprimée avec luxe qui fut adressée à tous les poëtes célèbres de ce temps qui s’empressèrent d’en féliciter l’auteur. Chateaubriand et Victor Hugo ne lui ménagèrent pas les encouragements, et l’étudiant emportait leurs lettres avec vanité ! Ce nouveau Zoïle poussa l’intrigue jusqu’à adresser sa pièce au pape qui lui envoya une décoration, et comme Hégésippe Moreau se mourait à l’hôpital, ce jeune effronté était sur le point de contracter un riche mariage de dévotion.
Moreau a dû collaborer, de 1829 à 1838, à beaucoup de petits journaux ; mais ses lettres n’indiquent, d’une manière précise, que trois recueils dans lesquels on retrouve de sa prose et de ses vers : le Journal des Demoiselles, Psyché et le Journal des Enfants. Le Journal des Demoiselles dirigé par une dame du grand monde dont le nom n’a jamais eu d’importance, publia les Petits Souliers (avril 1836), la Sœur du Tasse (mai 1836), Macaria ou les Héraclides que, dans le Myosotis, on appela le Gui de chêne (août 1836) et la Souris blanche (janvier 1837). Moreau, entré au Journal des Demoiselles, sur la recommandation de madame Emma Ferrand, qui y faisait des articles de tous genres, n’était pas toujours en excellents rapports avec la directrice. « Mes relations avec cette dame, écrit-il à sa sœur, ont un caractère singulier. Elle est très-belle, très-bonne, très-spirituelle, et pourtant sa tournure d’esprit est si différente de la mienne que nous avons toujours des discussions qui deviennent quelquefois très-amères. » Moreau conserva un meilleur souvenir de Psyché. « Je viens de déjeuner, dit-il, avec le propriétaire de ce journal ; c’est un ex-notaire fort riche, et fort brave homme, qui désire beaucoup m’être utile. Je lui ai déjà donné un petit conte et j’en termine pour lui un plus long. » Or, de ces contes, on ne retrouve que la Dixième Muse (5 janvier 1837), qui parut plus tard dans le Myosotis, sous le titre de Thérèse Sureau ou l’Isolement (décembre 1838). Enfin, Hégésippe Moreau présenté au Journal des enfants par une femme qui était « la personnification de la sottise et de l’immoralité, qui, dans la, petite littérature, usurpent la place du talent, » ne publia dans ce recueil que le Neveu de la fruitière (1836) et Abdallah le maudit (1837). Quels bénéfice ces journaux mensuels auxquels collaboraient sérieusement alors Émile Souvestre, Jules Janin, Alphonse Karr, madame d’Abrantès, Émile Deschamps, Eugène Briffault, Casimir Bonjour, Édouard Ourliac, Louis Desnoyers, Jules Sandeau, Théophile Gautier, Arsène Houssaye, ont-ils rapporté à Hégésippe Moreau ? On ne sait pas ; mais voici l’acte de société du Journal des Enfants, le plus considéré de tous, qui va nous aider à deviner. Il est dit : « Les dépenses de toute nature ne pourront s’élever à plus de 1,890 fr. par mois, soit :
| Rédaction | 400 fr. |
| Dessins et gravures | 300 |
| Composition | 520 |
| Loyer | 50 |
| Traitement du Gérant | 200 |
| Papier | 420 |
| Total | 1,890 fr. |
En élevant au même taux les frais de rédaction de Psyché et du Journal des Demoiselles, on arrive, pour tous les collaborateurs indistinctement, à une moyenne de 5 centimes la ligne, ce qui constitue, pour tout ce qu’on a publié de Moreau, un capital de 125 francs à peu près, si toutefois on admet que ses articles lui ont été soldés dès le commencement et qu’il n’ait pas passé par la formule : « Monsieur, nous insérerons votre article, il est charmant ; mais nous ne vous rémunérerons que le suivant » Ce capital est tout à fait gratuit. J’ai consulté toute la correspondance de Moreau à sa sœur, et lui, qui dit si bien toutes les joies de sa vie, et qui demande à vivre de sa plume, se fût bien vite hâté de lui écrire qu’elle rapportait déjà quelque chose. Mais on ne trouve rien dans ce sens-là le poëte se borne à dire qu’il adresse « à M. Lebeau, imprimeur-libraire à Provins » le Journal des Demoiselles ; que cet envoi n’engage à rien que chaque rédacteur a droit à un numéro et que c’est le sien qu’on reçoit. De ces rapprochements, il ressort que Moreau travailla pour la gloire. Cependant il ne se découragea pas, car il travailla toujours, et, si on en croit sa correspondance, dont la franchise et la véracité sont incontestables, il dut charpenter, pour le théâtre, des drames, des vaudevilles et des comédies ! Ce fait pourrait s’affirmer par la passion de Moreau pour les émotions de la scène, si les lettres n’en garantissaient pas l’exactitude et si les personnes qui l’ont le plus fréquenté n’y joignaient pas leur témoignage. Moreau avait compris que, de son temps comme aujourd’hui, le théâtre était le seul moyen de vivre de sa plume. Or, dès 1829, à peine arrivé à Paris, il écrit à sa sœur « Je travaille à un drame que je remplirai de douleur et de passion. » Quelques mois plus tard, il lui dit encore « Je puis aller souvent au spectacle et m’abonner à la lecture. » Si Moreau fréquentait si assidûment le théâtre, c’est qu’il voulait en apprendre l’art. On ne saurait dire jusqu’à quel point il y arriva ; mais ce qui est incontestable, c’est qu’après la mort du poëte, les Parisiens ont applaudi de ses vaudevilles. Hégésippe Moreau avait connu un ancien marchand de rubans de la rue Saint-Denis, qui devint directeur du Vaudeville, qui lui commanda des pièce dans l’accent de l’époque, pièces qui ne furent pas jouées du vivant du poëte.
En 1838 cependant, un théâtre secondaire donna Clément Marot à Genève, et Moreau fut soupçonné de complicité pour les couplets. Je n’ai pu éclaircir ce fait, quoique l’écrivain qui signa la pièce vive encore. Le 29 novembre 1843, on représentait a l’Odéon « l’École des Prince, comédie en cinq actes et en vers » de M. Louis Lefèvre, un auteur naissant qui mourait ce soir-la, quand, à la chute du rideau, des voix inconnues jetèrent le nom d’Hégésippe Moreau dans la masse pour faire taire les siffleurs. Ce bruit, recueilli et consigné dans la Littérature française contemporaine de M. Maury, mérite d’être discuté. Or, après avoir lu l’École des Princes, on n’admettra jamais que le poëte du Myosotis y ait collaboré. Mauvaise dans le fond et dans la forme ; cette pièce méritait la destinée qu’elle eut et le silence que la critique fit autour d’elle, et certes les feuilletonistes, si elle eut quelque part porté l’anagramme d’Hégésippe Moreau, l’auraient vite reconnu. Dans cinq actes, il n’est pas un auteur de quelque talent qui n’ait des éclairs, et l’École des Princes n’est qu’une longue et lourde platitude. Comment donc ces bruits ont-ils pu s’accréditer auprès des bibliographes. On ne saurait le dire ; mais j’ai consulté la correspondance du poëte et on trouve dans une lettre à sa sœur, en août 1836 : « Je suis tout tremblant d’une émotion bien pénible ; je viens d’avoir une scène terrible avec Lefèvre… , un intrigant capable de tout excepté de se battre ; il vient de le prouver. » Ce Lefèvre dont parle cette lettre, si on en croit les personnes qui ont connu les relations de Moreau, était un camarade d’études que le poëte aurait connu à Meaux, mais qui n’a aucun rapport avec l’auteur de l’École des Princes. Devant cette assertion, les ténèbres se font plus profondes que jamais ; et, pour expliquer le sentiment de M. Maury, il faut supposer que ce Lefèvre était un parent de celui qui connaissait Moreau, et que, devant l’insuccès de sa pièce, il fit croire à un pseudonyme, sans plus de respect et de considération pour une sainte mémoire. Mais je crois que tous ces essais au théâtre n’ajouteraient rien à la gloire d’Hégésippe Moreau, et si je les rappelle ici c’est comme une curiosité littéraire. Je n’insisterai pas sur la collaboration de l’auteur du Myosotis à l’Album chantant, ni sur la popularité qu’il acquit très-vite aux « Infernaux, » un caveau du quartier des Innocents où il fit de piquantes improvisations. J’ai une chansonnette à l’adresse de M. Thiers, qui soutenait alors une société dite « la Poudrette, » qui vit le jour dans une de ces soirées-là. Je n’en citerai que deux strophes :
L’œuvre littéraire d’Hégésippe Moreau a été jugée bien des fois. Mais l’opinion de M. Louis Ratisbonne, quoique empreinte d’une certaine sévérité, porte, en elle un accent juste et convaincu qui fait que j’aime à la citer :
« L’aptitude poétique, dit-il, n’est pas susceptible de contestation ; mais il n’avait pas eu le temps d’arriver la pleine possession de son talent. Il ne laissait après lui qu’une petite gerbe de vers qui méritait bien d’être recueillie, mais elle a été trouvée plus charmante encore et plus amoureusement dorée par le soleil de la poésie, parce que le moissonneur avait été misérablement fauché sur cette gerbe sans avoir eu le temps de la lier. Il avait fait un bouquet de myosotis, la pitié, une pitié tardive plutôt que l’admiration, lui a tressé avec ce bouquet une couronne d’immortelles ! » M. Félix Pyat était plus enthousiaste dans le National du 21 juin 1838 : « Je suis si surpris de cette belle poésie. que je cherche en vain parmi les anciens quel pourrait être l’auteur de ces vers. L’auteur n’est pas de ceux qui louent les cathédrales, ni de ceux qui célèbrent les palais, il appartient à l’avenir et non au passé ! Plébéien comme Tyrtée qui portait sa lyre en avant et non à reculons… » Mais c’est l’heure de dire, l’histoire et le sort de ce beau livre.
Or, nous sommes en 1838, une glorieuse année pour les Lettres. Chateaubriand publie le Congrès de Vérone ; Libri, l’Histoire des sciences mathématiques en Italie ; Georges Sand, la Dernière Aldini ; Balzac, la Femme supérieure, et Lamartine, la Chute d’un Ange. Au théâtre, trois armées se battent : les Classiques acclament la Popularité de Casimir Delavigne ; les Romantiques s’insurgent pour Ruy-Blas et Victor Hugo ; les Dramaturges nouveaux applaudissent le Sonneur de Saint-Paul, et les vaudevillistes acclament un couplet d’Arvers, qui vivra pour un sonnet sublime. Cette année 1838 fut puissante et passionnée, la génération qui est aujourd’hui la plus éclatante expression de notre littérature tressaillait dans les flancs de la France. La liberté pleurait à la tribune, la justice s’égarait dans les Parlements, et Dieu préparait ses vengeances : les éléments et les hommes. A travers cet orage qui dura dix ans, le Myosotis passe comme un éclair.
Dès 1836, Hégésippe Moreau parlait de publier ses vers : « J’avais trouvé un éditeur pour mon volume de poésies, je crois cette affaire manquée, j’en ai un regret, mon premier livre sera un roman. » Ce roman n’est pas arrivé jusqu’à nous ; mais on croit que le joli conte de Thérèse Sureau n’était que le canevas de ce roman annoncé par le poëte. Ce fut en 1837, que Moreau traita sérieusement pour l’impression de son Myosotis, et il écrivit à madame Guérard « La nouvelle que mes vers vont être enfin imprimés a mis en grande joie nos amis. Ce sentiment chez eux est bien naturel ; il y a si longtemps qu’ils vont criant partout mon talent à des sourds, qu’ils ne sont pas fâchés de trouver à leur opinion un appui, quelque faible qu’il soit. Aussi les voilà tous copiant, arrangeant mes papiers qu’ils connaissent beaucoup mieux que moi. Nous venons de trouver un titre : Confessions poétiques. Ce n’est pas le plus sonore ; mais c’est, à coup sur, le plus juste en têted’un volume de poësies, qui ordonnées par dates, formeraient la biographie complète de l’auteur… »
Mais l’impression du livre n’allait pas vite ; après quatre mois d’attente, il écrivait sa sœur, le 11 février 1838 : « L’ouvrage est en feuilles à l’imprimerie, l’éditeur est en voyage. Si vous voulez, je vous enverrai quelques exemplaires en feuilles. Le produit de la vente, n’en vendissiez-vous que deux, couvrira les frais du brochage. »
Quant à l’heureux titre que Moreau et ses amis venaient de trouver il ne prévalut point, et voici pourquoi : quand le manuscrit eut été remis à Dessessart, dans les premiers jours de 1838, l’éditeur le parcourut et il ne voulut le recevoir qu’à la condition que l’auteur y ferait des suppressions et des corrections nombreuses. Ainsi on lit dans la première éditions du Myosotis des notes de l’éditeur dans le genre de celle-ci, qui fut ajoutée par Dessessart à la pièce intitulée le Parti Bonapartiste : « Ces vers, comme une foule d’autres dans ce recueil, trahissent, chez l’auteur, une étrange étourderie et une profonde ignorance de l’histoire contemporaine. » Ces exigences chagrinèrent le poëte, sa muse n’avait plus ses ailes, son âme avait perdu de ses indignations, les criminels politiques de Juillet qu’il avait voulu châtier restèrent impunis, et Moreau désespéré, forcé de, céder à un éditeur qui craignait les rigueurs de la procédure, écrivit en tête de son livre Myosotis : Souvenez-vous de moi ! Deux écrivains seulement eurent alors ce souvenir Berthaud 21 et M. Félix Pyat. Celui-ci fit, dans le National, un triomphe à Hégésippe Moreau. J’ai déjà cité une strophe de ce chant superbe, où il disait : « Que de génie méconnu, perdu et inhumé dans l’oubli. A quoi bon les perles dans l’abîme ? à quoi bon l’or au fond des mines ? Plongeons dans le gouffre de l’oubli. Tirons-là les poëtes, ces joyaux que Dieu a fait si rares. Il nous faut découvrir et montrer ce talent brut. Il faut faire imprimer, les chants de ce rapsode du peuple, de ce Tasse moderne que récitent les Lazzaroni parisiens. J’allumai ma lanterne et je cherchai, alors on me répondit que personne n’avait acheté, ni lu ce volume, personne n’en avait dit mot dans le commerce littéraire. La presse, qui d’ordinaire use ses cent voix pour le moindre avorton d’un auteur recommandé, n’avait pas même consacré une réclame à ce livre viable et né pour l’avenir… Eh bien ! maintenant, faut-il que cet homme meure ? laisserons-nous périr encore celui-là faute de pain ? ne devons-nous pas l’arracher à la misère, à l’oubli, à la mort ? faut-il qu’il augmente d’un nom cette pléïade célèbre qui ne brille qu’au cercueil ? grossira-t-il d’un cadavre l’ossuaire des poëtes suicidés ? … O société, te voilà prévenue, il y a là un poëte ; ne détourne pas la tête et ne passe pas sans regarder. Il y là un poëte, entends-tu ? un vrai poëte, j’en réponds, un arbre à fruits, vois ses fleurs ; un talent qui possède cette unité tant cherchée de la forme et du fonds, qui ferait éteindre la lanterne à la critique, si la critique avait voulu trouver un homme, et cet arbre sèche sur pied, et ce talent se flétrit, et cet homme agonise ! … »
Ces, paroles, qui ont aujourd’hui la majesté de la prophétie, parurent alors d’un accent trop déclamatoire. Mais Félix Pyat, qui voyait plus loin que ses contemporains, est aujourd’hui vengé : Moreau lui doit le premier bruit de sa gloire à laquelle il ne crut pas d’abord ; car en ce temps-là, il écrivit à sa sœur : « Il vient de m’arriver, il y a eu jeudi dernier huit jours, ce que je pourrais appeler un grand bonheur, si j’avais encore un peu de jeunesse et de courage. Un journal grave, dont je ne connais aucun rédacteur, a parlé de moi avec enthousiasme dans un feuilleton de neuf colonnes. Cela, je l’avoue, m’a profondément étonné, d’abord parce que j’étais loin d’espérer de pareils applaudissements, et ensuite parce que je ne croyais pas les journalistes capables d’une admiration sincère et d’un sentiment naïf quelconque. »
Cependant la réputation naissante du poëte rencontra des détracteurs, et sa mort qui suivit de quatre mois seulement l’article du National fut le signal d’une sortie contre les poëtes du peuple « qui prennent une exaltation factice pour de l’inspiration réelle, et qui méprisent le travail qui leur donne du pain pour un plaisir qui les énerve. » Un écrivait dont on n’a rien lu depuis ce jour-làa, publia dans la Revue des Deux Mondes une étude pour démontrer que Moreau n’était pas digne des sympathies qui entouraient sa mémoire : la paresse et l’ambition avaient avancé sa mort. M. Proudhon, l’homme aux paradoxes éloquents quelquefois, dans son livre la Justice dans la Révolution et dans l’Église, a lavé le poëte de ce reproche : « Je ne puis, dit-il, m’empêcher de réfléchir qu’au moment où je quittais Paris, le sac sur le dos, pour chercher un travail qui fuyait toujours, Hégésippe Moreau y restait vivait de chambrée avec la misère. Infortuné ! ce n’est pas moi qui lui jetterai la pierre, et qui l’accuserai d’avoir méconnu la loi du travail. J’ai passé comme lui et plus longtemps que lui par les tribulations de la vie manouvrière, et je puis rendre au poëte calomnié ce témoignage posthume : il n’était pas trempé pour une pareille lutte ! Il était trop de son époque, ses vers trahissent une précocité de talent, une finesse d’organisation, une sensibilité de cœur, une puissance d’idéal, un besoin de l’élégance et aussi de volupté, qui, dès le ventre de sa mère, la fortune manquant, le vouaient à la mort ; son Myosotis est une lamentation funèbre, la poésie le tenait comme un tubercule au poumon, malgré tous ses efforts, et il en fit d’héroïques, il fallait qu’il succombât ! Il n’y a pas de courage contre la consomption de l’âme pas plus que contre celle du corps… Qui sait. si je n’eusse pas sauvé un grand poète ? Il ne lui fallait qu’un ami fort je l’eusse aimé de passion, et j’aurais eu de la force pour deux. » Mais Moreau répétait toujours : Pour gagner, il faut avoir. C’est un axiome qui mène à l’hôpital ; pour se consoler de cette idée noire, on écrit par caprice, délassement et fantaisie. C’est à cet état d’âme que nous devons les plus belles inspirations du poète : Fieschi, la princesse Marie, la Voulzie, la Carte à payer et Merlin de Thionville. Il écrivit ses Contes dans ces saisons de son imagination, et c’était chez lui une vocation aussi naïve, aussi sincère, aussi ardente de conter que de chanter. On ne saurait dire combien il a inventé de ces légendes dont le Gui de chêne est le sourire, la joie et l’immortalité. Moreau préférait un conte en novembre aux doux murmures du printemps. Il aimait, comme Charles Nodier, La Fontaine et Perrault, à rire des hommes avec les hommes. Il courait les baraques en plein vent, il admirait les parades, il y trouvait, avec sa générosité, plus d’éloquence qu’à l’Académie ; il allait même jusqu’à se faire tirer la bonne aventure, et voici comment il rapporte dans une nouvelle inédite une entrevue avec un devin de là barrière Saint-Jacques :
— « Monsieur, me dit-il, après avoir consulté ses cartes, il est évident que vous adorez les marionnettes est que vous détestez tes commissaires.
— Maître, repris-je, vous n’avez pas eu, entre nous, beaucoup de peine à deviner cela. 11 y a là-bas certaine baraque de bateleurs devant laquelle vous avez pu me voir, comme tout le monde faire éclater ma grande admiration pour les prouesses de Polichinelle, et ma grande joie quand il assomme le commissaire.
Le devin poursuivit sans se déconcerter :
— Vous êtes républicain et amoureux ?
— Maître vous devez savoir, vous qui savez tout, que, dans le Pays Latin où j’ai droit de bourgeoisie, je m’en vante, tout le monde est amoureux et républicain à la rage : c’est l’effet du climat, comme disait Shakspeare.
— Je puis, monsieur, si vous le désirez, vous donner le signalement de votre objet.
— Quel objet ?
— Dame ! puisque vous êtes amoureux.
— Ah ! c’est juste. Pardon, je n’avais pas compris d’abord. Voyons : parlez-moi de cet objet.
— La particulière, monsieur, est très-petite, très-brune, très-pâle et très-sage.
Pour le coup, je perdis l’envie de plaisanter, car la particulière était exactement tout cela. »
Dans ce petit dialogue vif et pénétrant, on reconnaît de suite ce qui fait les conteurs naïfs, sincères et toujours jeunes. Voilà l’œuvre de Moreau ; quoique inachevée, elle semble complète tant est puissant le lien d’unité morale qui l’étreint. Cette œuvre vivra toujours parce qu’elle fut composée à l’école du cœur, entre les anciens et les modernes, loin des partis extrêmes, près de la vérité qui réside dans le sentiment et avec le calme et la dignité qui président aux ouvrages que l’avenir couronne.
Fidèle à ses traditions les plus divines, la Gloire, déesse au pied léger, a recueilli précieusement les fleurs du Myosotis.
Le conseil municipal de Provins « considérant que la postérité a déjà commencé pour Hégésippe Moreau, dont les poésies ont illustré sa patrie d’adoption, a décidé que son nom sera donné à l’une dès rues les plus fréquentées de la ville, » et quand, après avoir passé le petit pont du débarcadère, jeté sur la Voulzie, on se dirige vers les ruines romaines d’Agendicum, ce nom-là le premier étincelle aux regards.
Il me semble que le conseil municipal de Paris ferait une œuvre de justice et de raison en donnant le nom du poète à une des voies nouvelles qu’en ouvre dans le Pays Latin, le pays qu’habita de préférence Hégésippe Moreau. C’est une récompense qu’on doit au Travail, à la Poésie et à l’Honneur.
[Note du TdS] A. Lebailly fait ici allusion au texte de Delesalles-Régis paru dans a Revue des deux mondes du 1er janvier 1840. Retour
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