Hégésippe Moreau, Sa vie et ses œuvres
Documents inédits
Armand Lebailly
1863 (10 avril)

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III

Le divin Platon expulsait un jour les poëtes de sa république. Le fait se passait à Athènes, le foyer de la lumière dans le monde antique, la source du génie chez tous les peuples modernes ! Eh bien ! ce jour-là, Platon fit un rêve. Le poëte (je n’entends pas le versificateur), par son caractère, est toujours le symbole de la fierté, de la noblesse et de l’indépendance. Par son esprit intuitif, il voit toujours plus loin et mieux que ses contemporains. Par son cœur, il a plus de sensibilité pour les misères de son siècle, et il y portera remède. Par lui-même, c’est une lumière, c’est un glaive : il éclaire les autres et il les défend. Tous les grands hommes furent des poètes, de Moïse a John Brown. Euclide savait la poésie des mondes, Euripide la poésie des âmes. Les inspirés les plus augustes furent les plus augustes citoyens. Les prophètes de la Bible, qui n’étaient que des poètes, se battaient autrefois pour la théocratie et faisaient trembler les rois. Les anciens avaient tant de respect pour les poëtes que, dans les fêtes publiques de la Grèce, on les plaçait sur le banc des ambassadeurs. Quand ils n’ont plus été respectés, c’est qu’il y avait de l’anarchie ou du despotisme dans le monde. Homère mendiait son pain au temps où se constituait sa patrie, et où quelques villages, nés des cendres de Troie, prétendaient l’honneur d’en devenir la capitale. Dante et Tasse ont souffert de la faim et de l’exil pendant les guerres civiles et religieuses du moyen âge. Milton, Chatterton, Malfilâtre sont morts de misère sous des monarchies absolues ou à peu près. Mais quand la Démocratie a vaincu, le poète s’est battu pour elle. Les siècles de la Démocratie sont les siècles de la Muse. Périclès, en Grèce ; les Médicis, en Italie ; 1789 en France, sont les trois accents immortels de l’univers : alors les poëtes avec les peuples trionmpaient des rois ! « Si on parcourt l’histoire du monde, dit Voltaire, on voit les faiblesses punies, les grands crimes heureux, et l’univers est une vaste scène de brigandage abandonné à la fortune. » Cette scène cependant s’est anoblie quand le génie a eu sa place dans les conseils publics, quand la muse a châtié les attentats et a inspiré les souverains. Alors Corneille faisait pleurer le grand Condé, Bossuet moralisait Louis XIV, Voltaire conseillait Frédéric de Prusse et Rousseau écrivait : « La poésie, c’est la plus belle éducation qu’on puisse donner à la jeunesse, le plus noble délassement du travail, la meilleure instructions pour tous les ordres de citoyens. » Les poëtes, enfin, ont formé et fixé le génie des peuples.

Hégésippe Moreau n’a pas exercé tant de prestige sur ses contemporains. Cependant personne ne peut dire ce qu’il aurait été dans des temps meilleurs. Nous ayons vu chez lui les sentiments qui font les grandes âmes et les grands poëtes. S’il n’a pas enfanté la Marseillaise, il s’est battu pour elle. Il croyait à la Muse et nous pouvons croire à son caractère. L’énergie d’âme de Moreau né sortait pas très-lumineuse de son visage ; ce miroir était infidèle ; il ne rendait qu’une partie des traits du poète. Cependant Sainte-Marie Marcotte nous assure « qu’il y avait, entre sa nature morale et sa nature physique, une harmonise touchante : sa physionomie était mâle, quoique douce ; sa tête forte ; c’était l’emblème de son génie, de sa verve poétique et de sa raison élevée ; » et il ajoute : « son corps souple, sa peau blanche et unie, ses extrémités fines et délicates ; tout cela était d’une femme, d’un enfant, et signifiait son caractère inoffensif. »

Hégésippe Moreau, qui s’était fait remarquer au séminaire par sa rêverie, apporta dans le monde une mélancolie qui ne le quitta pas et fut cause de la solitude qui l’entoura toujours. Il ne cherchait pas les amitiés utiles : il n’acceptait même pas les sympathies qui s’offraient à lui, et, sur la fin, il témoignait presque pour tous ceux qui rapprochaient une défiance dont on ne s’offensait pas et qu’on pardonnait à la misère. C’est ainsi que le peignent les rares amis qui lui survivent encore.

Par une matinée d’avril 1838, Hégésippe Moreau vint au café du Panthéon, où se réunissaient régulièrement Gérard de Nerval , Arsène Houssaye, Champfleury, Henry Murger et quelques jeunes gens célèbres aujourd’hui. Paul Van del Heil, un ami commun, voulant ouvrir à l’auteur du Diogène les portes du cénacle, s’empressa de leur présenter « M. Moreau. » Ce poëte-là leur semblait tout à fait inconnu. Cependant on était aux premiers lilas, et les rêveurs partirent aux champs. Moreau, donnant le bras à Paul Van del Heil, fut de la partie. Dans la route, il ne dit que quelques mots. On admira sa grande insouciance et sa grande philosophie. On constat que « ce beau débraillé, tour à tour silencieux et éloquent, » était un poëte. De ce jour-là, Moreau fut du cénacle ; mais il n’en profita pas. Il se contenta d’aller causer deux ou trois fois avec Arsène Houssaye et Musette, dans la rue du Doyenné, puis il disparut avec les dernières roses. Hégésippe Moreau, sans le dire à ses nouveaux amis, venait d’entrer à l’hôpital. Un soir d’hiver cependant, il se souvint du printemps et il invita Arsène Houssaye à venir le voir. Mais Arsène Houssaye tarda deux jours. Depuis cinq heures Moreau était mort, et il ne lput que lui faire une épitaphe :

Il mourut en martyr, martyr de la souffrance
A l’aurore de ses beau jours ;
Mais il chanta l’amour, mais il chanta la France
Dans nos coeurs, son cœur bat toujours !

Quelques mois après, Paul Van del Heil mourait aussi. L’Inspiration prit encore le deuil ce jour-là.

Pour bien connaître Hégésippe Moreau, il faut le voir à deux reprises, dans les deux saisons si différentes de sa vie, dans son bonheur et dans sa misère, dans le printemps et dans l’automne. « Il y eût, dit M. Sainte-Beuve, un Hégésippe Moreau primitif pur, naturel, adolescent, non irrité, dans toute sa fleur de sensibilité et de bonté, animé de tous les instinets généreux, et non encore atteint des maladies du siècle. » Le poëte lui-même a recueilli les débris de sa première fortune ! et en pleurant sur tant de cendres, il s’écrie :

Mon cœur, ivre à seize ans de volupté céleste. S’emplit d’un chaste amour dont le parfum lui reste.

On pourrait dire que l’existence d’Hégésippe Moreau fut un long rêve en deux teintes : la première, couleur d’espérance, et l’autre, funèbre comme la mort. Cette seconde métamorphose se fit surtout sentir en 1831, après avoir quité l’imprimerie Didot. Il se trouva jeté alors au milieu de jeunes gens incrédules, libertins de cœur et d’esprit, sceptiques et, viveurs, qui lui eurent bientôt ravi la dernière étincelle de foi morale qui éclairait encore ses sombres misères. C’est en ce temp-là que le fiel déborde de son âme, si fiel il y a jamais eu. Mais non, le poète, après ses passions, redevenait serein. Il avait le visage clair et les yeux azurés, comme le ciel après les grands orages.

De 1829 à 1838, il pouvait, à Provins ou à Paris, frapper à la porte d’un de ses illustres compatriotes, M. Lebrun, auteur de Marie Stuart, qui, depuis sa jeunesse, cultive et protége les muses avec tant d’honneur, mais il ne voulut pas lui faire visite. Et cependant Hégésippe Moreau eût pu mettre profit la généreuse protection que lui offrait M. Lebrun. Plus tard, un de ses plus jeunes amis, M. Pierre Dupont, en éprouva toute l’efficacité. Et peut-être que le poëme des Deux Anges, imprimé en 1844, par souscription, sous les auspices de M. Lebrun, et bientôt couronné par l’Académie française, fut la clef qui devait ouvrir la porte de l’avenir à notre chansonnier populaire. Mais il est des natures avec lesquelles il n’y a pas de transactions ; Moreau en était une, et, dit M. Sainte-Beuve « II ne se guérit point de cette disposition, lors même que les privations les plus réelles, les souffrances positives et poignantes vinrent y joindré leur aiguillon. »

Il ne faudrait pas reprocher au poëte cette fierté généreuse : c’était une des vertus de sa race ; il la tenait de ses parents. On conserve à Provins un manuscrit très-précieux qui contient la « biographie de M. Moreau père, professeur au collége. » Ce manuscrit, dû à un excellent bourgeois de la ville, n’a jamais été imprimé. Sincèrement pensé, naïvement écrit, il eût cependant aidé la critique philosophique dans les investigations sur le caractère moral du poëte provinois. L’auteur dit : « Maintes fois, je vis M. Moreau répandre des larmes bien amères sur la malheureuse position dans laquelle il se trouvait ; sur l’insuffisance de sa place au collége, qui ne lui permettait pas de pourvoir convenablement aux besoins de sa femme et de son enfant. » Et, après des détails touchants sur la mutuelle affection dès deux époux, qui ne furent jamais légalement unis, l’auteur rapporte que « M. Moreau préférait la faim à certaines invitations à dîner qui l’humiliaient. Souvent, pour n’y pas répondre, il se réfugiait chez moi. » Ce manuscrit, où le charme se révèle avec l’accent de la simplicité, se complaît dans les particularités les plus insignifiantes ; il donne le sommaire de quelques leçons sur l’histoire professées par M. Moreau, à Provins. Mais auprès de ces détails futiles, on trouve une chansonnette originale dont voici un couplet, sur un air de M. Désaugiers :

Tromper l’un, l’autre ; ici-bas,
N’est que bagatelle,
A chaque instant, chaque pas,
C’est frande nouvelle.
Mais quand trompeur est trompé
On peut dire en vérité :
La bonne aventure
O gué !
La bonne aventure.

Je n’insisterais pas sur ce manuscrit s’il n’insistait lui-même sur le caractère élevé et délicat de madame Moreau qui fut obligée, après la mort de son mari, pour élever son enfant, d’entrer femme de chambre chez madame Favier ; sacrifice pénible pour son orgueil, mais bien doux pour son cœur de mère. Elle vécut vaillemment et noblement de son travail : Hégésippe Moreau ne pouvait pas dégénérer d’elle ; il ne devait pas dégénérer de son père : le sang, comme noblesse, oblige !

« Cependant, dans sa plus extrême détresse, dit Sainte-Marie Marcotte, il va voir les personnes qui ont protesté de son attachement pour lui ; il devient solliciteur, lui si noble et si fier ; mais il est éconduit et il écrit Je viens de faire preuve de patience et de courage, j’ai sollicité, et j’ai remporté de mes visites la conviction qu’il faut se défier de ce qu’on nomme des protecteurs. »

Moreau vient de répondre à tous ceux qui lui ont fait un crime de sa hauteur et de son indépendance. Pour avoir la conviction qu’il a remportée de ses visites, il faut avoir passé par le même crible. Les protecteurs littéraires sont des littérateurs à part dans la littérature, et l’empire que leur donnent les légers services qu’ils ont pu rendre est l’expréssion brutale de leurs légers talents. On pourrait les appeler les confesseurs des gens de lettres. Ils mettent à profit cette influence de circonstance pour autoriser leurs impertinences futures. Le jeune homme qui se laisse enchaîner par eux est mort, parce qu’il a perdu sa liberté, sa dignité, son indépendance ! Moreau sans doute, dans une de ses heureuses sérénités d’esprit, avait entrevu l’abîme, et il ne s’y fourvoya pas. C’est peut être ce qui nous conserva le poëte dans sa primeur, avec « l’âme la plus délicate et la plus noble, d’une sensibilité exquise, ayant des larmes pour toutes les émotions pures. » C’est ainsi que l’ont connu tous ceux qui l’ont abordé à Paris, et c’est ainsi que sa sœur le peint elle-méme. Quelle distance de ce portrait à celui que Théophraste fait de l’orgueilleux : « Il a le verbe haut et le silence boudeur, il est dissolu dans la joie, furieux dans la tristesse, déshonnête au dedans, honnête au dehors ; il est roide dans sa démarche, aigre dans ses réponses, toujours fort pour attaquer, toujours faible pour se défendre ; il cède de mauvaise grâce ; il importune pour obtenir ; il ne fait pas ce qu’il peut, ce qu’il doit faire ; mais il est prêt à faire ce qu’il ne doit pas, ce qu’il ne peut pas. » Nous n’avons pas retrouvé, dans Moreau, un seul trait de cette physionomie. Son rêve était aussi modeste que poétique :

Marcher a deux sur les fleurs et la mousse,
Au fond des bois rêver, s’asseoir, courir…

Voilà comme il songe au bonheur ! Cependant il n’oubliera pas ses frères : tout un village des environs de Meaux fut dévoré par les flammes, et il quête pour les malheureux ; il eut bien voulu réparer tant de désastres, mais, dit-il

Je n’eus jamais de ce qu’a la boulangère :
Et quand l’amour me caressait alors,
S’il étreignait une bourse légère,
Il sentait battre un cœur plein de trésors.

Moreau s’est peint dans ces derniers vers. Et quand la postérité trouverait des cordes incorrectes à sa guitare, elle devra ne pas les apercevoir : pour la captiver, il ne faut qu’un âme généreuse. Or, après tant de naufrages et sur ce cercueil si prématurément consumé, il reste une chose qui ne mourra pas, c’est l’élément éternel et divin qui fait les poëtes : le caractère. Et l’auteur du Myosotis sera toujours regretté, comme l’a dit M. G. Vapereau, parce qu’il unissait à un talent distingué une grande honnêteté de cœur.