Hégésippe Moreau, Sa vie et ses œuvres
Documents inédits
Armand Lebailly
1863 (10 avril)

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V

Hégésippe Moreau fut enterré au cimetière Montparnasse. Ses funérailles, je l’ai déjà dit, furent une manifestation. Les restes mortels du poëte déposés dans un terrain provisoire devaient être exhumés en grande pompe : le National l’avait annoncé. On avait projeté un monument, et un statuaire, m’assure-ton, reçut même de l’argent pour faire un buste du poëte, qui n’est jamais paru. Deux ans se passèrent ainsi, et Moreau n’avait pas encore de sépulture. Par une froide matinée d’hiver, dit Sainte-Marie Marcotte, deux jeunes gens suivaient tête nue le cercueil d’Hégésippe Moreau, qu’on transportait à sa dernière demeure. Ces paroles cachaient un mystère qui n’a pas encore été dévoilé. On ne m’en voudra pas d’avoir fouillé les archives de la Seine pour savoir si dans ces deux jeunes gens ne se trouvait pas M. Alexandre Dumas, du Mousquetaire, qui ouvrit plus tard si fructueusement une souscription pour le tombeau du poëte. Or, je lus : « Terrain acquis à titre conditionnel, suivant arrêté du 22 janvier 1840, n° 8, par M. Sainte-Marie Marcotte, demeurant à Paris, rue Duguay-Trouin, 3, pour Hégésippe Moreau, décédé le 19 décembre 1838. On a versé immédiatement 100 fr. pour la ville, 25 fr. pour l’assistance publique et le complément jusqu’à concurrence de 375 fr. ; dont 200 fr. pour la ville et 78 fr. pour l’assistance publique, a été versé par le même Sainte-Marie Marcotte, le 29 décembre 1853, sous le n° 415. »

Je fus étonné de cette révélation que Sainte-Marie Marcotte ne fit jamais pressentir. Mais les amis s’aiment dans la tombe !

Quand on releva Moreau de la fosse provisoire, où il reposait depuis deux ans, on ouvrit son cercueil, et les deux personnes qui assistaient seules avec le commissaire des morts à cette exhumation reconnurent encore le cher poète dans son linceul blanc. Embaumé par les soins de M. Gannal, un savant qui fit preuve alors de désintéressement, le cadavre n’était que desséché, et la tête d’Hégésippe Moreau, si forte, si puissante s’était rétrécie. Cependant, on y retrouva tous les traits qu’un artiste, M. Guy22, avait moulés dans un plâtre quelques heures après le décès du poëte, et on recouvrit de son linceul ce mort que la Postérité veillait dans sa fosse. Puis, le cercueil primitif, qui avait souffert de l’humidité depuis deux ans, fut replacé dans un cercueil neuf en chêne, et les restes mortels de Moreau furent remis en terre. Je doute qu’aujourd’hui, si on fouillait sa fosse, les enfants retrouvassent quelques-uns de ses os blancs pour abattre les noix du cimetière. Cependant c’est un pèlerinage ; la modeste et mince pierre de Caen, qui recouvre ses cendres, est entourée d’une respectueuse vénération. Les tombes d’Hégésippe Moreau, des quatre sergents de la Rochelle et du représentant du peuple Dornès, sont les trois tombes du cimetière Montparnasse mais celle du poète du Myosotis est aujourd’hui la plus mystérieuse, la plus cherchée et la plus fleurie. On trouve dans des couronnes de buis et d’immortelles ou dans des palmes jetées sur la pierre des improvisations poétiques quelquefois touchantes.

Le 20 décembre anniversaire des funérailles, les amis de Moreau se réunissent autour de la fosse, est, après y avoir jeté quelques fleurs, l’un d’eux improvise quelques vers. C’est ainsi qu’est née cette pièce de M. Pierre Dupont, que le peuple chante maintenant :

Passant, sons la pierre qui s’use
Aux baisers de l’air et de l’eau,
Lisez un nom cher à la Muse :
Hégésippe Moreau !

Une autre fois, c’est M. Lachambeaudie :

Salut à vous, fleur de saphir,
De l’amour gracieux emblème,
Douce compagne du Zéphir,
Plus je vous vois, plus je vous aime.

Avant MM. Lachambeaudie et Pierre Dupont, Destigny (de Caen), un satirique éloquent, dont la popularité a passé trop vite, avait trouvé sur la tombe d’Hégésippe Moreau ses plus hautes inspirations :

Ton large front pesait sur ta frèle charpente,
Il en absorbait la vigueur ;
Et, quand Charité voulut t’ouvrir sa tente,
Tu n’avais plus que tête et cœur.

Auprès de ces accents, je veux rappeler un souvenir.

C’était au mois de mai 1860. J’allai avec plusieurs de mes amis acheter quelques couronnes de buis aux fleuristes funéraires du boulevard de Montrouge. Il était trois heures du soir. Les tombes qui avoisinent celles du poëte avaient été ratissées, ornées de plantes printanières, celle de Moreau ; se trouvait cachée dans les feuillages, et nous avions de la peine à la retrouver, quand tout à coup, sur notre tête, dans un cyprès ombreux, nous entendîmes une fauvette jetant ses notes plaintives au cimetière. Nous fûmes étonnés, et religieusement surpris ; mais la buvette, à mesure que nous approchions de la tombe de Moreau, pleurait plus fort ; puis tout à coup elle voleta autour de nous et alla se cacher dans deux couronnes d’immortelles blanches. L’oiseau tremblait, jetait sur nous des regards pleins de douleur et de miséricorde. Aussi, nous ne fûmes pas cruels ; nous approchâmes cependant de la colonne brisée, symbole d’une jeunesse éteinte, qu’ornaient ces deux couronnes d’immortelles, et nous aperçûmes dans un léger nid de mousse trois petits qui battaient de l’aile, et semblaient s’essayer pour le prochain soleil levant. Le spiritisme n’eut pas vu ce fait avec indifférence ; il l’eut expliqué avec sa philosophie la plus souriante ; mais nous, nous ne pensâmes qu’à la fauvette du Calvaire

Une fauvette pèlerine
Pour consoler Jésus se posa sur son front.

Nous demandâmes quelques renseignements à un jardinier du cimetière qui nous dit qu’il était défendu de détruire les nids, et que tous les mois de mai, depuis vingt ans, une fauvette bâtissait le sien auprès de la tombe du poëte. Je me rappelle encore aujourd’hui le chant de l’inoffensif et timide oiseau, il était perlé et vibrant ; il me toucha c’était un dernier écho du Myosotis !

Comme tous les cultes, celui d’Hégésippe Moreau commence à s’entourer de légendes. Populaire dans les ateliers typographiques, sa mémoire y reflète les couleurs d’un martyr de la liberté et du travail ; adorée des amis de la poésie, son âme semble planer maintenant dans le ciel poétique de la France, et peu d’inspirés n’ont eu pour lui quelques chants ; sanctifiée par tant d’offrandes, de couronnes et de souvenirs, sa tombe est un pèlerinage béni.

Pour trouver cette pierre modeste du cimetière Montparnasse, il faut suivre l’allée centrale en passant devant le tombeau de famille de notre grand historien Henri Martin où repose son fils mort depuis quelques mois, plein d’années et d’espérances. On arrive au rond-point, vis-à-vis du monument d’Orfila ; on tourne à gauche ; le premier sentier, à trente pas, que l’on rencontre, mène dans un petit fouillis de cyprès et de saules pleureurs sous lesquels est cachée la sépulture d’Hégésippe Moreau. Comme jalons, je relèverai les inscriptions gravées sur les deux pierres funéraires qui la gardent de droite et de gauche. On y reconnaîtra ; je crois, la parole de Dieu « Les derniers en ce monde seront les premiers dans l’autre. »

D’un côté se trouve l’épitaphe d’un « ancien courtier de commerce, mort trop tôt pour le bonheur de sa famille, » et de l’autre on lit :

ICI REPOSENT
J. B. H. C. D’AGUESSEAU
DÉCÉDÉE LE 22 JANVIER 1826
ET SA FILLE
M. X. H. D’AGUESSEAU, DERNIÈRE DU NOM,
Vve D’O. G. H. Cte DE SÉGUR
DÉCÉDÉ LE 16 JANVIER 1847.


ICI REPOSE
JEAN BAPTISTE HENRI CARDIN, MARQUIS D’AGUESSEAU
PAIR DE FRANCE, COMMANDEUR, GRAND PRÉVÔT,
MAITRE DES CÉRÉMONIES DES ORDRES DU ROI,
COMMAND. DE L’ORDRE ROYAL DE LA LÉGION D’HONN.,
ADMINTSTRATEUR DES HOSPICES DE PARTS, ETC ETC.
PETIT-FILS DE L’IMMORTEL CHANCELIER
ET SON DERNIER DESCENDANT MALE
IL SÇUT COMME MAGISTRAT, COMME DÉPUTÉ,
COMME AMBASSADEUR
COMME PAIR DE FRANCE. PORTER DIGNEMENT L’IL-
LUSTRE NOM
QU’UN PÉRE VÉNÉRABLE LUI AVAIT TRANSMIS
NOM GLORIEUX MALHEUREUSEMENT ÉTEINT AUJOUR-
D’HUI SUR LA TERRE
MAIS QUI VIVRA ÉTERNELLEMENT DANS LE CŒUR
DES FRANÇAIS.

Entre ces deux épitaphes si différentes, entre ce courtier de commerce et cet ambassadeur, membre de l’Académie française, se trouve une pierre dont les bords sont couverts d’une petite mousse, et au pied de laquelle repoussent tous les printemps un sycomore aux larges feuilles, et une pervenche aux fleurs bleues que foulent involontairement les pèlerins.

En se penchant sur une mince balustrade en fer, on lit encore assez facilement :

HÉGÉSIPPE MOREAU
NÉ A PARIS
MORT LE 19 DÉC. 1838.

Lui aussi est le dernier du nom.