Hégésippe Moreau, Sa vie et ses œuvres
Documents inédits
Armand Lebailly
1863 (10 avril)

Voir la couverture et les références
II

La tombe d’Hégésippe Moreau, à peine fermée, devint le théâtre des déclamations les plus contradictoires on accusa la Société, on accusa la Poésie, et, avec la jeunesse brisée du martyr, on essaya de rajeunir des théories qui avaient fait leur temps. Les amis des lettres pleurèrent sincèrement dans le secret, mais les mécontents éclatèrent. La politique s’en mêla, et, du haut de la tribune nationale, on jeta le linceul de Moreau comme une honte sur le dos de la France ou plutôt de ses maîtres. Le « nouveau Gilbert » était vengé ! et ce « nouveau Gilbert, » personnifiant l’indépendance dans les idées, la fierté dans le caractère et la sérénité dans la mort, n’eut plus rien à envier à l’ancien : le corbillard de l’Hôtel-Dieu et le corbillard de la Charité marchaient de pair sur le chemin de la Renommée.

Aujourd’hui, dans l’hymne funéraire, l’accent semble avoir changé. Gilbert, qui avait servi au triomphe de Moreau, servirait maintenant à son ignominie ; et on a essayé d’étouffer la Satire du dix-huitième siècle sous la rhétorique de l’Encyclopédie. Je crois que ces deux enfants, qui eurent toutes les glorieuses visions et toutes les détresses de la vie, sont le trait d’union douloureux de deux siècles, qui devaient s’insurger, se battre, puis se comprendre et s’embrasser. Je crois que ces deux cris du génie agonisant sur un grabat d’hôpital se sont confondus dans le temps, dans l’espace et dans la postérité. Il ne faut pas essayer de les diviser, de les séparer : unis dans la souffrance, ils seront unis dans la gloire.

J’ai dit toutes les infidélités de la fortune envers Hégésippe Moreau. Gilbert ne fut pas plus heureux. On m’a déjà répondu qu’il émargea, qu’à sa mort il jouissait d’un revenu de 2,000 livres (ce qui était une fortune pour le temps), dont 800 livres sur la cassette du roi, 100 livres sur le Mercure de France, 500 livres sur la caisse épiscopale des économats, et 600 livres de Mesdames, tantes du roi. Je ne contredirai pas l’archiviste qui a établi ce fait ; je veux bien croire qu’il avait des titres. Cependant il est généralement admis, dans les lettres, que la Critique et l’Histoire n’ont jamais été bien éclairées sur Gilbert : de sa Vie, elles n’en savent guère que la fin malheureuse ; et ce n’est pas avec des documents apocryphes qu’on peut juger les événements et les hommes. Or, de Gilbert, on ne connaît que deux lettres authentiques qui ont jeté quelques révélations sincères sur ses habitudes et sur ses travaux ; et, si on voulait s’en inspirer, puis se reporter dans ce XVIIIe siècle, dont il fit quelquefois justice ; si on voulait voir ce jeune homme de vingt ans, dont on a volé le patrimoine, venant, à pied, de Lyon à Paris, avec une lettre pour d’Alembert ; si on voulait le suivre chez cet académicien, qui le laissa coucher trois nuits, par un temps froid et humide, sur les parapets du Pont-Neuf ; si on voulait faire grâce à Gilbert de son éducation jésuitique, et lui tenir compte de la puissance des principes conservateurs et monarchiques contre lesquels Rousseau ne put rien de son temps ; si on voulait, avec une intuition généreuse et bienveillante, mettre en parallèle la Révolution qui se prépare et la Révolution qui triomphe, Gilbert se battant pour les idées de son enfance, et Moreau pour les passions de son cœur, il me semble qu’on n’aurait pas deux lauriers pour les deux martyrs. Tous deux ont été cruellement reçus par la société qui devait les protéger et les bénir ; et je ne sais pas même si Gilbert n’a pas eu plus d’héroïsme que Moreau pour combattre le combat de la vie. Celui-ci avait à vaincre la Faim, celui-là l’Encyclopédie. Ce n’est pas à dire que Gilbert ait trouvé « un baiser et du pain, » ce que Moreau chercha toujours et ce qui est nécessaire au poëte. Il fut privé de tout, même de travail

Barbares ! travailler ! Ah voulais-je autre chose ?
A vos pieds prosterné, dévoré par la faim,
Si j’osais de mes vœux vous dévoiler la cause,
Mes cris vous demandaient du travail et du pain.
Vous refusâtes tout à mon humble prière,
Et votre avare main loin de vous m’écartait ;
Je vous fuis en pleurant… j’expirais de misère
D’Arnaud vient : c’est un dieux, mon malheur disparaît.

Le « poète malheureux » s’attacha à d’Arnaud. Qui lui en ferait un crime ? Il s’attacha à Fréron. Qui l’en blâmerait ? Il servit les idées dominantes de son siècle. Qui l’en accuserait ? Obscur plébéien, il chercha l’aristocratie. Qui lui en voudrait ? La Démocratie n’existait pas encore, et M. de La Harpe, dans sa Correspondance littéraire, ne l’a jamais formulée. Il a bien su dire que Gilbert étant un jour allé voir l’archevêque de Paris, M. de Beaumont, celui-ci lui infligea l’humiliation de manger à la table de ses secrétaires et de ses valets de chambre. On me trouvera peut-être trop indulgent pour le poëte malheureux : c’est ma conviction qui parle. J’ai sous la main deux lettres inédites de Gilbert qui, plus haut que moi, demandent justice. Elles sont adressées à d’Arnaud. Elles ne sont pas datées ; mais après les avoir lues, on les reporte en 1773, après son échec au concours poétique de l’Académie. La première eût pu être copiée par Hégésippe Moreau, mais il ne l’a jamais lue. Et cependant on y retrouve l’accent navrant du poète de Provins, tant il est vrai que les mêmes âmes palpitent sous les mêmes baisers et gémissent sous les mêmes douleurs :

« S’il est vrai, monsieur, que votre cœur vous parle encore pour un homme sur qui le sort semble verser avec plaisir et les douleurs et les chagrins, je vous prie de me rendre un service. Il est en votre pouvoir. J’ai un roman intitulé : Histoire des malheurs causés par le Préjugé ouvrage qui pourra devenir considérable, si la fortune et l’indulgence du public me permettent de le continuer. Il peut former environ deux petits volumes maintenant. J’ai déjà vu plusieurs libraires, mais comme il est écrit dans le livre des destins : Gilbert tu seras toujours jugé avant d’être entendu, et les obstacles se multiplieront sur tes pas, à mesure que tu les surmonteras, ces messieurs m’ont toujours refusé. A l’ombre de votre réputation, il vous est aisé de me le faire vendre. Je puis m’abuser, mais je crois que cet ouvrage doit avoir du succès, si les succès sont proportionnés aux peines que se donne l’auteur pour plaire. Comme j’ai des affaires pressantes à terminer dans ma patrie, je désirerais pouvoir y aller passer un couple de mois. Il est temps que mes parents, si cruels à mon égard, soient enfin forcés de me restituer mon peu de fortune, et que je n’importune plus personne du triste tableau de ma situation, pour recevoir des bienfaits, souvent plus cruels pour moi que les maux mêmes qu’ils auraient dû soulager. J’ai formé le projet de continuer mon Abel ; j’ai deux mille vers faits ; s’il vous paraît plus facile de m’en procurer la vente que de trouver un arrangement pour l’autre ouvrage, vous ferez ce que votre cœur vous dira pour moi ; et certainement vous me rendrez un service plus grand que ceux dont vous m’avez honoré jusqu’à présent. J’aurai du moins la consolation de dire : Je recueille le premier fruit de mes sueurs. Quoique je sois très-coupable à vos yeux, ne me croyez ni ingrat, ni injuste. Je sais ce que je vous dois, et cet orgueil qu’on me reproche est le pivot même de ma reconnaissance. En m’obligeant aujourd’hui, vous travaillerez pour vous-même, parce qu’il est très-sûr qu’a mon retour de Lorraine, je vous remettrai tout l’argent que vous m’avez bien voulu prêter. Je vous aurais envoyé mon dernier chant d’Abel ; mais depuis dix jours il ne m’a pas encore été permis de toucher une plume pour achever une vingtaine de vers que je veux redresser. Une maladie très-sérieuse m’oblige de garder le lit ou la chambre. Il faut bien que ma destinée se remplisse, que je sois malheureux de toutes les manières. »

Il y a dans cette lettre de la grandeur d’âme et de la convenance. On y retrouve ce que nous avons vu dans Moreau : une fierté digne de meilleurs jours. Mais cette « maladie très-sérieuse » le ronge de plus en plus et il réécrit à d’Arnaud : « Voulez-vous, monsieur, que je meure ?… La funeste prophétie du poète malheureux s’accomplit. Le plus faible retard dans vos secours peut les rendre inutiles. Je finis, car les larmes et les sanglots me suffoquent. »

Et c’est devant tant de désespoir, de jeunesse et de génie qu’on écrit des sophismes et qu’on s’érige en vengeur, en faisant la clinique d’un orgueil mortel, d’un orgueil rentré. Je n’aurais pas cru que l’abaissement de Gilbert eût été l’œuvre de mon temps, et c’est là une reculade qui fait pâlir le progrès. Je m’en afflige et je crains déjà pour Moreau. Qui m’assure que, dans cinquante ans, quelque bel esprit renté et capitonné ne viendra pas assassiner sa mémoire. On ne demande pas des larmes pour les vainqueurs ; mais des admirations. Eh bien ! pour Gilbert et Moreau, qui sont deux vainqueurs, je ne veux que des respects. Il faut, par convenance, cesser de pleurer sur le poète qui meurt à l’hôpital : dans cette douleur, notre siècle mêle trop d’ironie. C’est aussi de l’inconvenance que de jeter des cris et de pousser des plaintes. Autour des grands cercueils, on aime les grands silences. Cependant, c’est un usage, quand un écrivain s’en va dans la misère, d’accuser la société et le sort, et l’État paye quelquefois les funérailles. Cessez de pleurer, pleureurs amusants ; n’essayez pas de ressusciter les morts que vous avez fait mourir. Laissez-les dans le repos de la tombe. Et, si on eût bien fouillé cette tombe de Gilbert, qu’on a remuée hier avec tant de rage, on n’y eut pas trouvé la mort, mais la vie. J’ai recueilli déjà quelques débris de cette mémoire, et j’espère que bientôt l’aube de la réhabilitation se lèvera sur elle.

Si je me suis arrêté sur cette figure sanctifiée de Gilbert, c’est qu’un jour Hégésippe Moreau s’agenouilla devant elle en fermant les yeux, et il me semblait que cette flétrissure qu’on inflige à la Satire du dix-huitième siècle rejaillissait sur le Myosotis !