Hégésippe Moreau
1810 — 1838
SA MORT. —
SES FUNÉRAILLES. —
SA TOMBE.
Le 20 décembre 1838, vers le milieu de la journée, un homme, employé à l’hospice de la Charité, à Paris, se présenta chez M. Sainte-Marie Marcotte, et dit ces simples mots :
Le no 12 est mort.
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Le moribond que la pitié publique avait ainsi catalogué, était un poète, jeune encore, épuisé par les privations, consumé par une phthisie implacable, et qui subit ce cruel et ironique destin de vivre pour enfanter douloureusement un livre et de mourir pour le faire connaître.
C’était Hégésippe Moreau, l’auteur du Myosotis. Sa vie ne fut qu’une longue et poignante agonie. Raconter sa mort c’est donc résumer son existence entière.
Le moment semble venu, d’ailleurs, d’apprécier en toute liberté et de considérer sans parti-pris, la physionomie si intéressante, si mobile et si sympathique de celui dont le talent lui créa tant d’envieux, dont les fougueuses aspirations politiques lui fermèrent tant de portes, dont les vigoureuses flagellations lui firent tant d’ennemis et dont l’existence si incomprise lui suscita tant de détracteurs. Certaines figures veulent être jugées à distance. Le temps est un grand justicier : Il détruit bien des préjugés et dissipe bien des erreurs. Sans parler des amertumes qui abreuvèrent l’existence du poète, la mémoire d’Hégésippe Moreau fut souvent persécutée à cause des sentiments d’indépendance et de revendication politiques qui agitèrent sa vie entière. Il eut toujours le tort, aux yeux des séides de toutes les monarchies, de se défier de tous les despotismes, qu’ils émanassent des empereurs ou des rois, et de leur préférer la République.
Les aspirations du poète triomphent aujourd’hui, et il pourrait encore, s’il vivait, lancer à la face des nations qui, se croyant indignes de la liberté, veulent se donner un maître, sa dédaigneuse et sanglante apostrophe :
Nous ne voulons point rechercher par suite de quel fatal enchaînement de circonstances, H. Moreau, doué d’une conception poétique si puissante et si rare, et qui est entré aujourd’hui en pleine possession d’une gloire que personne ne songe à contester, vint échouer et mourir à vingt-huit ans sur un lit d’hôpital. Ses biographes et ses critiques se sont posé cette question avant nous, et ont accusé tour à tour la société, d’imprévoyance et d’ingratitude, et Moreau, d’orgueil et de faiblesse. Pauvre poète ! Ce ne fut ni sa propre faute, malgré les calomnies qu’éditèrent contre lui ceux qui ne purent jamais faire capituler sa conscience, ni même celle de ses contemporains qui le méconnurent pour la plupart, ou qui froissèrent son excessive délicatesse par leurs sollicitudes mesquines et souvent irritantes.
Il faut chercher ailleurs la solution de l’étrange existence de ce sphynx poétique.
H. Moreau ne pouvait, quoi qu’il tentât, faillir à la destinée, et la sienne était, comme à bien d’autres poètes, tracée à l’avance : Languir et souffrir.
C’était d’ailleurs la conséquence physiologique de son organisation, essentiellement rêveuse et poétique. Il le dit lui-même quelque part (1) : « Dieu m’est témoin que je suis un vrai poète, malheureusement je ne suis que cela. » Tout le secret de sa vie est dans ces mots.
« La poésie, ainsi que l’a exprimé plus tard Proud’hon (2), le tenait comme un tubercule au poumon ; malgré tous ses efforts, et il en fit d’héroïques, il fallait qu’il succombât ! Il n’y a pas de courage contre la consomption de l’âme, pas plus que contre celle du corps. »
L’âpre énergie et cette foi robuste qui accompagnent d’ordinaire les âmes vigoureusement trempées lui manquèrent toujours pour lutter à armes égales, je ne dirai pas avec, mais contre la vie qui lui fut si constamment ingrate. Il n’était pas taillé pour une pareille rencontre et il devait être infailliblement vaincu avant d’entrer en lice. Le paria, pour qui la destinée est une dure marâtre, doit doubler dans la vie sa vaillance et son opiniâtreté. Moreau, trop faible, hélas ! pour renouveler ses efforts, resta au-dessous de la tâche et s’affaissa aux premières étreintes.
(1) Correspondance de Moreau.
(2) Dans son ouvrage sur la Justice dans la Révolution et dans l’Eglise.
Son esprit même, si puissamment doté, se ressentit toujours de l’incertitude de son organisation matérielle, car le fonctionnement et les spéculations de l’intelligence sont intimement liées à l’activité de l’être physique. Il chercha toujours, comme on dit, sa VOIE, et manifesta dans ses idées de continuelles hésitations. Celui qui a cherché à faire l’analyse psychologique du poète a pu remarquer chez lui une grande mobilité d’impressions et de sensations. On entrevoit dans son esprit, à côté de convictions ardentes et permanentes, des doutes anxieux. Il semble que sa pensée, flottante et indécise, n’ait pu parvenir à une complète maturité. S’il est vrai que ses sentiments politiques furent toujours les mêmes et se manifestèrent constamment par sa haine envers les rois , il faut reconnaître que sa morale et sa philosophie furent essentiellement éclectiques, et qu’en religion, il fut tour à tour dévôt, mystique et déiste. Ses idées, à cet égard, se modifiaient suivant les temps, le lieu, les circonstances : Son livre en est la foi écrite.
Malgré cela et peut-être à cause de cela, son talent s’est prêté merveilleusement aux conceptions les plus variées et les plus opposées. C’est ainsi qu’à côte de ces poésies qui sont dans toutes les mémoires, expressions directes et spontanées du cœur, purs chefs-d’œuvre inspirés par le plus doux sentiment, la reconnaissance la mieux justifiée ou l’amour de son pays d’adoption, comme l’Isolement, la Fermière, et la Voulzie, le lecteur peut rencontrer dans son livre, des compositions plus viriles dans lesquelles le poète apparaît doublé d’un penseur et d’un philosophe, comme l’Hiver, où portant plus loin que ses contemporains ses méditations hardies, il exprime énergiquement ses revendications humanitaires ; et le Parti Bonapartiste, où il sût trouver des accents d’une prophétie impitoyable, et où il s’écriait, devant les agissements ténébreux des sycophantes de l’Empire :
Nous ne pouvons donner de plus longs développements à cette étude physiologique et psychologique. Nous avons voulu simplement montrer ce que fut l’homme, le poète ; d’autres ont dit ce que fut le penseur, l’écrivain.
Tous les deux ont droit à notre sympathie et à notre admiration.
Le soir même de la mort d’Hégésippe Moreau, on lut dans le National, organe de la démocratie et de la liberté :
« Un grand poète vient de s’éteindre sur un grabat d’hôpital. M. Hégésippe Moreau, l’auteur du Myosotis, est mort ce matin à l’hospice de la Charité, à l’âge de vingt-huit ans, à la suite d’une a longue maladie, fruit d’une longue misère. Hégésippe Moreau est, au moment où nous écrivons ces lignes, couché sur un lit d’amphi théâtre. Pauvre et modeste travailleur, il laisse pour tout bien quelques feuilles éparses, précieux héritage, que l’amitié est allé soigneusement recueillir sous son chevet mortuaire. Nous invitons les amis d’Hégésippe Moreau, les jeunes gens des écoles, les ouvriers typographes dont il était le collègue, en un mot tous les patriotes à qui sont consacrés la plupart de ses chants, à venir assister à ses modestes obsèques. Il est bien digne de funérailles populaires, l’humble et simple génie dont, en 1838, le convoi sortira par une porte d’hôpital. On se réunira à la Charité, demain jeudi, à deux heures moins un quart. »
Le lendemain, à l’heure dite, par un froid intense, 3,000 personnes de tout rang et de toutes conditions, littérateurs, journalistes, étudiants, ouvriers typographes, suivirent, silencieux et recueillis, au cimetière du Mont-Parnasse, la bière du poète, qu’entouraient Félix Pyat, Armand Marrast, qui fut maire de Paris, le chansonnier Béranger, et Berthaud, du National.
Ce dernier, au nom de l’amitié qui l’unissait au poète, retraça, avec une chaleureuse et sincère émotion, la vie si éprouvée et si triste de Moreau, ses espérances et ses désenchantements, ses joies et ses angoisses, ses efforts toujours stériles, ses déboires, ses découragements, son agonie, sa mort.......
Dans cette foule si impressionnable et si enthousiaste, devant ces accents si pénétrants, plus d’un cœur se brisa.......
Moreau était vengé !
Ses funérailles sonnèrent en même temps le baptême de sa gloire.
La renommée, hélas ! posthume, s’attacha dès lors à son nom et la postérité s’empara de son livre.
Et le Mont-Parnasse, expression de la poésie, et refuge de sa sépulture, devint, tout à la fois, par une antithèse ironique, et son Calvaire et son Panthéon.
Le corps de Moreau avait été provisoirement inhumé dans un terrain commun.
Une souscription ouverte dans le but d’acquérir un coin de terre où l’on pût soustraire ses restes à une complète dispersion, ne produisit aucun résultat, et le destin, poursuivant le poète jusque dans la tombe, allait éparpiller ses cendres, quand un homme de cœur, qui fut son constant ami, M. Sainte-Marie Marcotte, acheta personnellement la concession perpétuelle d’un terrain dans lequel le corps de Moreau repose encore aujourd’hui.
M. Sainte-Marie Marcotte raconte ainsi, avec une discrétion qui l’honore, dans la biographie qu’il lui a consacrée (1), la translation des cendres de son ami :
« Un matin, au mois de janvier 1840, deux jeunes gens suivaient tête nue, à travers le cimetière du Mont-Parnasse, les fossoyeurs qui avaient exhumé de sa fosse provisoire le corps le de Moreau et le portaient à son dernier asile. Ils étaient seuls. »
L’un de ces deux jeunes gens était M. Sainte-Marie Marcotte lui-même.
(1) Le Myosotis, avec notice biographique par M. Sainte-Marie Marcotte. Librairie Paul Mascana, Paris. 12 éditions, de 1840 à 1857.
Il y a une erreur dans la référence bibliographique ci-dessus : l’éditeur est Masgana et non pas Mascana.
Aucun changement n’a été apporté depuis 1840, à la tombe de Moreau. Le lierre seul a envahi la grille qui l’entoure. Humble, recueillie, mystérieuse et méconnue, échappant aux regards de tous les profanes, abritant sa nudité sous les sapins qui la dominent, elle est bien le reflet symbolique de l’existence discrète et ignorée du poète.
Le plus sceptique ne saurait se soustraire à une émotion naturelle en considérant cette simple et modeste pierre sur laquelle un soin pieux a gravé ces mots, que le temps a presque effacés :
Hégésippe Moreau,
Né à Paris,
Mort le 19 décembre 1838.
Peu de tombes ont été, de la part des poètes, l’objet d’un aussi fervent pèlerinage. Tous ceux qui ont ressenti la foi et développé leurs inspirations poétiques ; tous ceux qui ont connu, tous ceux qui ont lu Moreau, tous, ont visité son suprême asile : Ceux-ci, désespérés, fatigués de la lutte humaine, subissant vers ce mausolée une attraction irrésistible, venant y répandre les plaintes de leur vie décevante, courbant dans leur immense lassitude, leurs fronts meurtris sur la pierre, et puisant, comme des Antées, sur cette tombe palpitante, de nouvelles forces pour de nouveaux efforts ; ceux-là, envahis par une insondable mélancolie, venant demander au poète le secret de leurs douleurs qu’il analysa si profondément dans son livre. D’autres, conduits par le respect qu’impose le malheur, ou la sympathie qu’inspire le talent.
Ce poétique pèlerinage inspira souvent, chez ses visiteurs, les accents les plus émus et les plus touchants.
C’est d’abord le regretté Pierre Dupont, à qui H. Moreau est doublement cher, et comme poète, et comme enfant de Provins par affection, qui écrit :
C’est ensuite Lachambeaudie qui s’écrie, en songeant au Myosotis, seul héritage du poète :
C’est enfin le jeune Armand Lebailly, enlevé trop tôt à l’amitié posthume qu’il avait vouée au poète, qui consacra à la mémoire d’Hégésippe Moreau deux volumes empreints d’un culte pénétrant (1), et qui écrivit sur sa tombe ces vers à la fois doux et tristes :
(1) Armand Lebailly. 2 petits volumes avec eaux fortes par G. Staal : Hégésippe Moreau, sa vie et ses œuvres ; correspondance et œuvres inédites. Librairie de Mme Bachelin-Deflorenne. Paris, 1863.
Mais aujourd’hui, hélas ! quand de tous côtés, il se produit en faveur du poète une réaction puissante, que son nom est partout populaire, que son livre est dans toutes les mains, qu’il est cité à côté des maîtres , que son œuvre est accueilli avec enthousiasme au milieu des lectures poétiques de Mme Ernst, l’éminente lectrice de la Sorbonne, et de Mme Agar, la tragédienne applaudie, qu’en un mot et pour employer l’expression du conseil municipal de Provins, puisée dans le dispositif de l’arrêté relatif à la rue qui porte son nom : « La postérité a commencé pour lui, » il semble que, par une contradiction inexplicable, la tombe de Moreau soit désormais condamnée à un complet abandon.
Couverte d’une simple pierre tombale que les hivers ont chargée de mousse et de détritus végétaux, écrivait tout récemment M. Edouard Pesch, le dernier biographe du poète, entourée d’une grille dont le lierre semble couvrir la sordide nudité, enfouie sous les buissons voisins qui se penchent sur elle de tous côtés, elle semble subir en tout l’outrageant oubli qui frappa la vie du poète (2).
Tel est à cette heure l’aspect de la sépulture de Moreau. Quand le temps, qui vient à bout de tout, aura tôt ou tard et si l’on n’y prend garde, déchaussé ou brisé la modeste pierre qui protège ses cendres, les restes du poète seront sans asile.
Son chant suprême cessera alors d’être une fiction, et son âme pourra, ainsi qu’il le disait, sourire aux enfants,
(2) Dans son livre cité plus haut, Armand Lebailly donne pour trouver, au cimetière du Mont-Parnasse, la tombe de H. Moreau, des indications qui nous paraissent obscures et insuffisantes.
Nous les reproduisons ici, complétées et simplifiées autant qu’il nous a été possible.
Pour parvenir à cette tombe, il faut suivre l’allée centrale du cimetière qui commence à la maison du conservateur jusqu’au rond-point. On prend alors l’allée à gauche. Après avoir fait une quarantaine de pas on trouve à gauche un petit sentier qui conduit immédiatement, à gauche encore, devant une sépulture destinée à quelques membres de la famille d’Aguesseau.
La pierre funéraire de Moreau, entourée d’une grille, se trouve derrière et un peu à droite de la sépulture des d’Aguesseau, et au milieu de tombes de la plus humble apparence.
Elle est située, du reste, entre les restes mortuaires d’Hippolyte Voinchet, d’un côté, et de Mme veuve Audran, de l’autre.
J. M.
Jules MORET.
Provins, 13 mars 1871.